L’annuaire des Pieds-noirs

De nombreux livres modernes traitent de l’ancienne Algérie française et je sais bien, qu’en tant que Français, il est de bon ton de battre sa coulpe lorsqu’on évoque cette ancienne colonie. Mais, comme j’ai du mal à être « mainstream » comme on dit dans les médias, cette semaine, c’est un annuaire d’époque, c’est-à-dire contemporain de la période postcoloniale, qui m’intéressera. Ce livre m’intéresse d’autant plus qu’il me permet de redécouvrir une communauté que les médias français évoquent très peu… car, en ce qui concerne la colonisation du Maghreb, les Français étant considérés comme de coupables esclavagistes, ils ne peuvent être désignés également comme des victimes -ce serait trop complexe à comprendre pour l’opinion publique (voire certains journalistes politisés) et fâcherait les minorités visibles.

Cette communauté qui fut deux fois victime de la décolonisation « à la française » (une fois sur son sol natal, une deuxième en métropole), c’est la communauté des Pieds-noirs.

Pour être plus précis, il s’agit du premier Annuaire national du rapatrié datant de 1967 (5 ans après l’indépendance). Avant de jeter un coup d’œil aux photos qui vont suivre, je conseille à mes rares lecteurs de se rafraîchir la mémoire grâce à la célèbre encyclopédie collaborative en ligne.

L’annuaire commence par plusieurs pages dédiées aux personnalités importantes qui ont marqué l’histoire de la petite communauté Pieds-noirs.



Maréchal Alphonse Juin dit « L’Africain » car il naquit à Bône (ancien département de Constantine en Algérie) en 1888 puis devint général d’armée élevé à la dignité de maréchal de France pour ses hauts faits d’armes pendant les deux guerres mondiales. Proche du Général de Gaulle, il conserva un lien qu’il qualifiait de « charnel » avec son pays natal.

Les sportifs : Marcel Serdan en tête, l’illustre boxeur au destin tragique n’est plus à présenter mais il ne fut pas le seul Français d’Algérie à défendre les couleurs de la France.

Au fil des pages, un bouquiniste digne de ce nom serait-il capable de ne pas retenir Camus ? (Très demandé par nos chalands en ce moment).

Pieds-noirs, comme le Général, le chansonnier et humoriste Christian Vebel (1911-2002) vous a compris !

Je laisse au « gominé » de la photographie précédente toute la responsabilité de ce texte, de cette fable que j’ai sélectionnée pour les lecteurs…

Un exemple de page de l’annuaire.

Timbre français très courant à lépoque.

Paul Faucher, le Père Castor nivernais

Cette semaine, juste quelques mots à l’occasion de la création de l’article « Les Albums du Père Castor » sur l’encyclopédie en ligne à découvrir : Vikidia.

Un ancien album du Père Castor (vendu hier).

Les bouquinistes connaissent bien cette ancienne collection d’albums pour enfants. Il existe de rares collectionneurs de ces albums qui, même s’ils bénéficièrent d’un fort tirage, restent néanmoins difficiles à trouver en bon état pour la revente -à un prix dérisoire d’ailleurs.

Au XIXe siècle, la littérature enfantine s’adressait essentiellement aux enfants de la bourgeoisie. Elle se caractérisait par la vulgarisation scientifique (la littérature enfantine de cette époque doit beaucoup à l’Instruction publique : programmes scolaires, cérémonie de la distribution de prix, etc.) et, pour les récits de fiction dédiés au divertissement, par son aspect moralisateur, voire édifiant.

Il s’agissait de « beaux livres » coûteux, illustrés de gravures, à la finition luxueuse (tranches dorées), dont les enfants devaient prendre soin. Aujourd’hui encore, certains clients les apprécient pour leurs cartonnages d’éditeur en percaline rouge ou verte, ornés de motifs en couleur ou de filets dorés.

La collection des Albums du Père Castor fut créée en 1931 à l’initiative de l’éditeur Flammarion qui en confia la direction au nivernais Paul Faucher, né à Pougues-les-Eaux en 1898.

En France, cette collection populaire passe pour marquer les débuts de la littérature moderne pour enfants. En effet, influencé par le mouvement pédagogique réformiste de l’Education nouvelle, Paul Faucher conçut, dès l’origine, les albums du Père Castor comme une collection s’adressant à tous les enfants, chacun des auteurs devant proposer des histoires courtes, illustrées en couleur et liées à des activités manuelles : « Je fais mes masques », « Je découpe », etc. Le succès de cette collection fut immédiat car elle bénéficia du soutien des institutions scolaires qui reconnurent leur intérêt pédagogique. Egalement désireux de préserver la poésie de l’enfance des modèles de super héros qui fascinaient alors les adolescents des années 1950-1960, il modernisa les illustrations des contes traditionnels comme « Baba Yaga », « Boucle d’or et les Trois ours ». Cependant, la majorité des albums sont des créations tirées de contes populaires russes ou germaniques, ce qui s’explique par l’origine des illustrateurs (Nathalie Parain, Hélène Guertik, Feodor Rojankowsky) et leur influence par l’école Russe. La plupart des titres de cette période, comme « Michka », sont d’ailleurs régulièrement réédités. Par exemple, dans les années 2000, « Roule-galette » (tiré du conte russe Kolobok) cartonnait dans la classe maternelle de ma fille !

Un album du Père Castor aujourd’hui. Grand format, d’après un conte japonais (version nippone de Tom Pouce).

Pour retrouver tout l’univers des albums du Père Castor, deux émissions à réécouter sur le site de France culture, ici et .

Compatriotes

Voici un livre pour mes compatriotes icaunais.
Le berger Louis est un roman d’un auteur du cru, complètement oublié aujourd’hui : Marcel Garnier.

Le jeune Marcel naquit à Quarré-les-Tombes, village pittoresque situé aux portes du Morvan, en 1890. Fils de commerçant, après l’obtention du Certificat d’études, il fut envoyé chez une tante qui habitait Paris où il dut trouver très vite un emploi : livreur puis groom dans un grand magasin parisien.

Pendant la Première guerre mondiale, il fut incorporé au régiment de Dragons basé à Joigny. En 1920, il se maria avec Madeleine Geoffroy, fille d’un entrepreneur, maire de Moret-sur-Loing (Seine-et-Marne). Quelques années plus tard, Marcel Garnier prit la suite de son beau-père et devint maçon ! Ce qui ne l’empêcha pas de consacrer son temps libre à ses deux passions : le théâtre et l’écriture. En 1936, les éditons Fasquelle publièrent son premier livre, un recueil de poèmes intitulé Sous notre toit.
Pendant l’Occupation, Marcel Garnier se consacra au théâtre avec, notamment, L’étreinte du sol et Les cousins de Quarré, pièces dédiées à son village natal, ce qui prouve l’attachement du « parisien » à Quarré-les-Tombes.

Après la guerre, Marcel Garnier abandonna la maçonnerie pour la plomberie ! Mais il n’abandonna pas l’écriture, loin s’en faut. En 1947, parut en feuilletons dans l’Yonne républicaine, un roman paysan basé sur une intrigue sentimentale : Madeleine Daurencin. Le jeune commis Louis est aimé par Tavie (Octavie) mais Louis est épris de Madeleine. Dès lors, la méchante Tavie n’aura qu’un seul but : évincer sa rivale, venger son amour déçu… par tous les moyens. Le berger Louis, édité en 1948, est la suite de ce roman à succès.

Incipit

Le lecteur d’aujourd’hui pourrait imaginer que les lieux du drame, la ferme des Pousseaux, par sa situation, correspondrait peut-être à la ferme des Chesnez (75 hectares coupés par la D606 qui monte en direction de Paris). Mais l’ancien domaine de la famille Guilliet dont les usines de fabrication de machines à bois employèrent une bonne partie de la population ouvrière locale, n’a rien à voir avec Les Pousseaux. En fait, il s’agirait plutôt d’une ferme, aujourd’hui disparue, anciennement située près des Conches, sans doute sur les hauteurs de l’actuelle zone commerciale des Clairions. Les Auxerrois s’y retrouveront…

Les années ont passé, le berger Louis se fait vieux. Il vit seul avec son chien Finaud, son unique compagnon qui semble comprendre ses paroles. Mais avant de retrouver sa patrie morvandelle, Quarré-les-Tombes, pour y finir ses jours, il décide de s’engager auprès de Monsieur Pousseaux, le propriétaire de la ferme, en recherche d’un homme de confiance. Or, il se trouve qu’arrive à la ferme une jeune bonne nommée Madeleine Mathieu qui, étrangement, ressemble trait pour trait à Madeleine Daurencin lorsqu’elle avait vingt ans… Face aux avances de Tonio, un jeune marseillais hâbleur, saura-t-il convaincre Madeleine de respecter son engagement auprès d’André Bertin, un jeune et honnête ouvrier ? Et, quand on retrouve le jeune Tonio sauvagement assassiné, à la ferme, qui défendra le vieux berger Louis que tous pensent coupable ?

Personnellement, je n’ai pas pu lire ce mélodrame paysan jusqu’au bout. Ne râlez pas, c’est un des dix droits imprescriptibles du lecteur d’après D. Pennac, non ? A mes yeux : suranné dans le style, personnages stéréotypés, péripéties et dénouement convenus, etc. Mais n’est-ce pas là encore de nos jours la recette du succès des « romans du terroir » ?

Page dédicace à Colette.

Première compatriote : Colette

Encore elle. Décidément ! Marcel Garnier entretenait une correspondance avec la célèbre écrivaine qu’on ne présente plus. Colette naquit dans l’Yonne et vécut à la campagne jusqu’ à son mariage. Cette œuvre lui fut dédiée en guise d’hommage. La grande dame de la littérature française fut-elle sensible aux malheurs du berger Louis ?

Envoi de l’auteur à Jean Moreau.

Deuxième compatriote : Jean Moreau

Cet exemplaire comporte un envoi autographe à Jean Moreau, ministre de l’Air. Il occupa le poste de secrétaire d’état dans l’armée car il fut un des « as volants » de la Première guerre mondiale. La carrière de Jean Moreau, homme politique français natif de notre département, est indissociable de la ville d’Auxerre (qu’il administra en tant que maire) et de notre département (conseiller et Président du Conseil général pendant trois décennies). Dans la première moitié du XXe siècle, tous les gourmands Auxerrois connaissaient les « Chocolats Moreau »…

Pour finir, je renvoie les lecteurs à la courte étude, bien documentée, de Bernard Léger, Président de la Société d’étude d’Avallon, dans deux numéros du magazine « Vents du Morvan » en 2007. Mais avant de refermer ce livre, un dernier coup d’œil au dépliant publicitaire que j’y ai trouvé. Toute une époque…

Littérature de jeunesse (2) : Jacques et Klapp

Jacques le Poucet et Klapp la cigogne au pays de Françoise – Lecture cours moyen et supérieur Armand Colin (Edition de 1934 pour le présent ouvrage).

Comme il est en mauvais état, ce livre est invendable. Ca tombe bien, il me reste encore un peu de place sur les étagères de ma bibliothèque…

L’auteur :
Avant devenir inspecteur, Antonin Fraysse (1886-1938) était un universitaire. Docteur ès sciences, il eut très tôt la fibre pédagogique puisqu’il conçut un « Cours de sciences naturelles » dès 1910 ainsi que plusieurs manuels de géographie. Une seule méthode d’apprentissage de la lecture à son actif : « Jacques le Poucet et Klapp la cigogne au pays de Françoise » (1930, réimpressions jusque dans les années 1950).

Le titre et, surtout, le dessin de la couverture font référence au « Fabuleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède (1906-1907), célèbre récit d’apprentissage écrit par Selma Lagerlöf (première femme à recevoir le prix Nobel de littérature en 1909, peu le savent). Dans la préface, Antonin Fraysse fait référence à cet ouvrage en déplorant « qu’il n’y eût pas, à l’usage des enfants de France, un livre se proposant de faire connaître, d’une manière poétique et légendaire, les merveilles de notre pays. » A vrai dire, il y eut le célèbre « Tour de la France par deux enfants » de G. Bruneau (nom de plume de Mme A. Fouillée) mais le périple des deux frères n’a rien de poétique, ni de légendaire.

Intéressons-nous au titre : Jacques le poucet et Klapp la cigogne au pays de Françoise. « Jacques » est un prénom qui a toujours symbolisé, avec une connotation péjorative, le peuple paysan (rappelons-nous des « jacqueries » du Moyen Age). « Poucet » fait référence à la petitesse du héros mais évoque chez les jeunes élèves l’univers du conte (« Le petit poucet » de Perrault). Quant au nom de la cigogne : « Klapp », il s’agit sans doute d’une onomatopée imitant le bruit du claquement de bec de la cigogne blanche qui « craquette » pour marquer son territoire. Quel rapport entre l’échassier protecteur de Jacques et les oies sauvages du « Voyage de Nils Holgersson » ? me demanderez-vous. Le point commun, c’est la migration : oies sauvages et cigognes sont des oiseaux migrateurs. Caractéristique essentielle de la structure narrative des deux récits, la migration est un prétexte au voyage, au voyage initiatique à la découverte de soi, des autres et des lois de la nature qui gouvernent tous les êtres vivants. Il y aurait beaucoup à dire sur ce procédé narratif utilisé dans le cadre d’un récit initiatique, même rédigé à la destination du jeune lectorat.

Mais laissons-là la littérature car, enfin, rappelons-nous que la cigogne est l’oiseau qui symbolise l’est de la France et, plus précisément, l’Alsace et la Lorraine. Nous y voici donc ! La cigogne est un animal patriotique, symbole parfait pour la France nationaliste de l’Entre-deux guerres. Ainsi, d’emblée, ce manuel se place dans la droite ligne des manuels de lecture conçus pour l’édification patriotique des futurs citoyens français, tel « Le tour de la France » cité précédemment.

La faute

Comme Nils Holgersson, Jacques est un garnement. Il est n’est doué qu’à l’école buissonnière… et au tir au lance-pierre ! Si Nils s’en prend à un tomte (lutin domestique dans la mythologie scandinave), Jacques blesse un nain (figure du lutin sylvestre). Comme dans le roman de S. Lagerlöf, le jeune anti-héros est puni pour sa faute : Jacques est condamné à devenir un « poucet », c’est-à-dire à quitter le monde des hommes pour celui du « petit peuple ». Ainsi, Jacques perd sa supériorité d’être humain et la protection de sa famille devant laquelle il ne peut plus paraître. De prédateur redouté, il est devenu proie vulnérable. Hier, il chassait les animaux en s’embusquant, maintenant, il fuit la vengeance Goupil le renard et Créia la buse en se cachant.

Dans ce récit d’éducation où les statuts des personnages sont inversés, il ne s’agit pas tant de repentir ou d’expiation d’une faute que d‘acquérir connaissance et sagesse (morale) par le respect de la Règle d’or afin de (re)devenir un homme. En effet, pour retrouver sa taille, Jacques, devra devenir un compagnon de la « Chaîne d’Argent ».

Le départ…

Après 60 pages nécessaires pour donner le ton de l’ouvrage, « installer » tous les personnages dans le récit et chanter les louanges de l’Alsace française, le voyage de Jacques débute enfin ! De la Franche-Comté à Lyon en passant par la Provence et l’Ile de beauté, en remontant par le Massif central et les pays de la Loire, aucune région n’est négligée. Le tour de la France s’achève par un trajet Picardie ­ Ile-de-France (Paris) ­ Champagne ­ Vosges. Au gré des étapes, le petit garçon égoïste que fut Jaques disparaît pour laisser la place à un enfant capable de vaincre la peur par son courage, de s’ouvrir à la peine et à la douleur des autres, de sacrifier son avenir pour sauver celui d’une petite fille aveugle.

Lors de sa « migration », Jacques découvre qu’un individu n’est rien sans la protection du groupe et noue des liens étroits avec les animaux, ses compagnons Klapp la cigogne, Bec-plat le canard, Rabec le corbeau, Primesaut l’écureuil et tous les oiseaux colporteurs de nouvelles. Sans surprise, à la fin de son périple, Jacques retrouve sa taille normale, sa famille et le monde des hommes mais il est devenu un petit garçon « comme il faut » qui ne peut plus dialoguer avec les animaux sauvages qu’il respectera dorénavant.

Ce conte didactique, bien structuré, réussit à allier fiction et programme scolaire (découverte de l’histoire de la France et des spécificités de chacune des provinces). Les péripéties occasionnées par la fuite du Poucet déjouant immanquablement les pièges tendus par son ennemie la buse Créia tiennent le jeune lecteur en haleine. Cependant, le lecteur d’aujourd’hui ne peut qu’être agacé par la morale un peu mièvre qui se dégage des interventions du narrateur dans le récit. C’est cela aussi le charme désuet des anciens manuels scolaires.
Personnellement, à certains moments, j’ai eu l’impression de lire une histoire qui tenait à la fois du dessin animé japonais (les aventures de Nils Holgersson n’échappèrent pas aux crayons des mangaka dans les années 80) et du JT de Jean-Pierre Pernaut !
Heureusement qu’en 1931, juste quelques années avant l’impression de cet ouvrage, naquit un jeune alsacien (encore !), nommé Tomi Ungerer qui allait révolutionner les livres pour enfants 30 ans plus tard.

Etapes pourguignonnes

Que la honte s’abatte à tout jamais sur le Bourguignon qui n’aurait pas reconnu dans cette gravure le monument à Vercingétorix qui domine le mont Auxois près d’Alésia. Dans les anciens manuels, pour évoquer notre région, parmi les caractéristiques retenues, on trouve fréquemment l’historique défaite de Vercingétorix et le (trop) célèbre vin de Bourgogne. Heureusement, dans le chapitre précédent, Antonin Fraysse a échappé aux clichés réducteurs sur nos « ancêtres les Gaulois » et les prétendues vertus du nectar bourguignon en imaginant la rencontre entre Jacques et le Jacquemart de Notre-Dame (que la honte s’abatte à tout jamais sur le Dijonnais qui… etc.) qui lui servira de guide à la découverte de la capitale des Ducs.
L’auteur eut même l’idée d’animer le tableau des Gloires de la Bourgogne en réunissant tous les grands personnages bourguignons pour un concours que le Bareuzai (que la honte s’abatte à tout jamais sur le Dijonnais qui… etc, etc.) gagne haut la main.

Voici le chapitre 19 in extenso. Chauvinisme à part, selon moi, c’est un des chapitres les plus créatifs.

Le Creusot

Pour évoquer le département de la Saône-et-Loire, A. Fraysse a choisi une référence incontournable des manuels scolaire depuis la fin du XIXe siècle : le marteau-pilon du Creusot, symbole de la puissance industrielle française. Dans ce chapitre, Nab, le nain du Creusot (les nains sont passés maîtres de l’art de la forge, c’est bien connu) assure le cours sur le minerai de fer et sa mythologie, réinventée par l’auteur pour enseigner l’éternelle lutte du Bien contre le Mal. C’est par les « verts pâturages du Charolais » que Jacques quittera la Bourgogne avant d’arriver au pays de Guignol.

KLAPP de fin…

Enfant, voilà ton pays : la France à l’école

On trouve parfois des choses intéressantes entre deux pages d’un livre ! Comme nombre d’entre nous, je me souviens de m’être servi de ce type de carte en cours d’histoire-géographie. Rappelez-vous, ce gabarit (en plastique) permettait de reproduire aisément les contours de notre territoire sur nos cahiers de cours (avec des trous pour situer les principales villes de France, mais sans leur nom !). C’était au temps des « interros » avec cartes muettes, fleuves et affluents, liste des départements, de leur numéro, nom des préfectures, etc. Toute une époque… Nous vivons aujourd’hui au temps des « e-manels » sur tablette et des cartes animées projetées par video-projecteur.

Carte scolaire : enfant, voilà ton pays

Ce modèle-ci, retrouvé dans un ancien manuel scolaire des années 30-40, est quand même particulier. Les Editions éducatives commercialisèrent des modèles cartonnés aux coloris variés mais tous précisaient : «Enfant, voilà ton pays – Frontières du 11 novembre 1918 ». Quatre ans auparavant, les pays vainqueurs de la Première guerre mondiale avaient effectivement redessiné les frontières en ratifiant le Traité de Versailles. On confisqua à l’Allemagne, humiliée, des territoires précédemment conquis par la guerre : la Lorraine et l’Alsace redevenaient françaises et les frontières de l’Est retrouvaient leur tracé d’avant-guerre. En outre, à partir de 1920, chaque commune se fit un devoir d’élever son monument aux morts. L’armistice du 11 novembre 1918 avait mis un terme à une guerre particulièrement meurtrière et c’est ce que les écoliers ne devaient pas oublier. Donc, que cette invention patriotico-pédagogique reçût la deuxième plus haute distinction au Concours Lépine en 1923 n’eut rien d’étonnant. Mais aujourd’hui, cette devise patriotique inscrite sur une « fourniture scolaire » nous paraît déplacée, nous dérange. J’imagine même que l’emploi d’une telle carte dans une classe du XXIe siècle choquerait les parents d’élèves ! Il est vrai que la notion de patriotisme est maintenant associée à l’idéologie d’extrême-droite, comme si cette notion était devenue l’apanage du Rassemblement National. Le patriotisme a fait place à la citoyenneté et au vivre-ensemble dans la République.

Colette, Hélène et la poésie

Dans ma bibliothèque, je n’ai pas « tout » Colette et ce n’est pas seulement une question d’encombrement. D’abord, je n’aime pas « tout » Colette ensuite, sur la petite étagère du haut, j’ai laissé un peu de place pour les livres consacrés aux proches de la célèbre écrivaine. Voici le dernier que j’ai trouvé : un roman d’Hélène Picard. Hélène Picard fut d’abord la secrétaire de Colette lorsqu’elle exerçait ses talents de journaliste au Matin puis devint une de ses amies de plume, une confidente à qui Colette resta fidèle jusqu’à la fin. Elles ne furent pas si nombreuses que cela…

H. Picard, Sabbat, J. Ferenczi et fils, 1923.

Dans les années vingt, Colette dirigea une collection à son nom chez son éditeur Ferenczi, éditeur populaire que les bibliophiles connaissent principalement pour sa collection Le livre moderne illustré aux premières de couvertures ornées de gravures sur bois (plusieurs titres de Colette adoptèrent ce format dont La maison de Claudine). Elle fit donc publier les livres de ses amis et de ses jeunes protégés (Colette fut une découvreuse de talents).
Les habitués reconnaissent du premier coup d’œil la signature visuelle des couvertures colettiennes : aucune illustration (pas même un cul-de-lampe ou un fleuron), nom de l’auteur et titre mis à l’honneur avec une police de caractères épurée, de grande taille, aux couleurs noire et rouge, sur une couverture au papier blanc-crème.

Préface

Colette, dans sa préface (voir ci-contre), s’accuse d’avoir jeté son amie à la prose. En effet, Hélène Picard est poète et Sabbat est présenté comme son premier roman. En fait, il s’agit davantage d’une œuvre autobiogra-phique, d’une divaga-tion emprunte de lyrisme (que, person-nellement, j’ai eu du mal à suivre) dont les épisodes tiennent à la fois de la figure de la femme – sorcière et de celle du poète maudit.

Préface Colette 2

Dès sa naissance, sa mère a des visions de chat noir au berceau. Les gens de maison prétendent que la petite est promise à Satan car (chap. 1) « on a eu l’imprudence, pendant que Madame était enceinte, de fouiller les caves où le grand-père défunt qui passait pour un maudit, cacha, raconte-t-on, des monceaux d’or. » Mais c’est surtout par sa condition de femme, de femme bourgeoise de la fin du XIXe siècle, qu’Hélène est sorcière.

Incipit

Voici deux courts extraits du début du chapitre intitulé La nuit d’une femme de qualité dénonçant le mauvais sort que la société réserve aux femmes de l’époque : « Entrons chez la dame de qualité dûment baptisée et catholique dans l’âme, c’est-à-dire par le sadisme. […] A quoi pense-t-elle ? Au viol. Toujours, au viol. Cette fois, il est consommé dans l’appareil légal. La dame de qualité pense à sa nuit de noce. Et que veux-tu ? Elle a le souvenir mathématique, cette charmante femme. »

Invocation

Enfin, il est vrai que le destin d’ Hélène Picard a quelque chose de celui d’un poète maudit : un mariage qui tourne mal, un amour non partagé, la maladie et la solitude, la folie à l’approche de la mort… A une différence près cependant : elle connut une certaine renommée de son vivant.

Littérature de jeunesse (1) Le pays où l’on arrive jamais – André DHOTEL

Le Pays où l’on n’arrive jamais écrit par André Dhôtel (1955)
Impressions, critiques et résumé par chapitre

Sorti en 1955 aux éditions Pierre Horay, récompensé par le Femina, Le Pays où l’on n’arrive jamais est un roman écrit par André Dhôtel, écrivain aux textes singuliers, tombé dans l’oubli auprès du grand public et des medias aujourd’hui.
Ce livre raconte les aventures de deux enfants, Gaspard Fontarelle et Hélène Drapeur, partis à la recherche de « Maman Jenny », la mère d’Hélène. Ils seront aidés dans leurs recherches par plusieurs personnages dont un mystérieux cheval à la robe pie. L’histoire débute dans les Ardennes, région natale de l’auteur, et se déroule pour partie en Belgique.

Il semblerait que ce livre, par ses qualités, ait marqué des générations de jeunes lecteurs : en témoignent  les commentaires laissés sur Babelio et les nombreux résumés disponibles sur le web. Le pays où l’on n’arrive jamais s’est également imposé comme un classique de la littérature de jeunesse grâce aux enseignants qui l’ont adopté comme support de cours dans les années 60 à 80.

Il faut bien dire que, malgré le relooking commercial des premières de couverture des récentes rééditions comme celle de 2015 – illustrations « vintage » que je trouve d’ailleurs assez laides, ce récit a pris un coup de vieux face à la créativité de certaines productions actuelles de la littérature pour la jeunesse.

Voir un autre blog WordPress : «Les mots de la fin »

Comme je n’ai pas lu ce livre dans ma jeunesse, j’ai découvert André Dhôtel (merci Wikipedia) et son récit sans a priori, sans le regard nostalgique que l’on porte habituellement sur les livres qu’on a aimé étant enfant. Au premier abord, ce récit m’a paru, à l’image des illustrations des éditions anciennes, un peu suranné et j’ai eu du mal à m’y attacher. Les thèmes principaux du roman : la recherche des origines familiales, l’errance et le monde des forains évoquent fortement Sans famille d’Hector Malot.
Les personnages reposent sur des stéréotypes, à peine renouvelés, de la littérature enfantine du XIXe siècle : M. Drapeur, diamantaire et père adoptif d’Hélène, fait fonction de méchant beau-père ; Parpoil, son homme de main, une sorte de Passepartout maléfique, est, bien entendu, un diable roux ; Emmanuel Residore joue le rôle du riche excentrique et, enfin, le cheval blanc (pardon, pie) du prince charmant arrive à point nommé (mais sans prince charmant) d’on ne sait où pour protéger et guider Gaspard et ses compagnons.
Les interventions du narrateur sont parfois lourdes : « Pourquoi s’attendre à rencontrer Maman Jenny ? Mais écoutez ce qui arriva. » et chargées de valeurs morales qui paraissent aujourd’hui dépassées : « Il est bon de corriger ses défauts, mais on ne peut y parvenir sans une grâce du ciel ». Etaient-elles censées créer une ressemblance avec la morale et le mode de narration des contes d’antan ?

M. Soriano dans une courte étude des livres policiers pour enfants, présente Le Pays où l’on n’arrive jamais comme « la contamination du roman policier et du conte de fée » (Soriano Marc, Les livres pour enfants in Enfance, tome 10, n°2, 1957. pp. 183-191). Aucune féerie ni merveilleux dans ce roman solidement ancré dans la géographie réelle (Meuse, Anvers, Rocroi,) où les personnages se déplacent en train, en voiture, en yacht, en péniche ou en roulotte. Nulle magie, nul sortilège, à peine Gaspard souffre-t-il d’une sorte de malédiction, une capacité innée pour attirer les ennuis ce qui, finalement, ne nuit pas, au contraire, à ses recherches et, bien sûr, sert de prétexte à de multiples rebondissements dans l’intrigue.
Quant au genre policier, je n’en ai pas reconnu les principales caractéristiques dans ce récit : pas de crime ni de délit, pas de coupable ou de responsable à démasquer, pas de jeu de cache-cache entre voleurs et justiciers en herbe… Juste, chez les deux enfants, une volonté farouche de résister contre leurs projets que les adultes forment pour eux. Ils s’entêtent à vivre leur rêve, à croire à l’existence du « grand pays » (le lecteur jugera, au passage, la pertinence du symbole judéo-chrétien du paradis). Pourtant, au chapitre 11, Gaspard et ses amis renoncent à aider Hélène puisqu’elle est sur le point de devenir une actrice suffisamment riche pour financer ses recherches !
S’agirait-il alors d’un roman de type initiatique puisqu’il s’agit d’une quête plus que d’une enquête ? Certes, il s’agit de retrouver ses racines familiales et un peu de sa véritable identité mais il manque le principal : les personnages, ne progressent pas, n’évoluent pas vers l’âge adulte, alors qu’ils ont tous au moins atteint l’adolescence. Les étapes du voyage de Gaspard ne le confrontent pas directement à la mort, à l’amour. D’ailleurs, sur ce dernier point, l’idée du travestissement de la jeune Hélène n’est finalement qu’un artifice qui n’a exercé aucune fonction dans le récit.
Il faut même un long chapitre final (de l’aveu même de l’auteur) pour en finir avec cette quête qui n’en est pas vraiment une puisque c’est le cheval pie qui guide nos héros vers le stand de Maman Jenny (c’est même écrit sur la toile de tente ! Le bonheur, c’est simple en fin de compte/de conte, c’est écrit dessus !).
Enfin, la scène de reconnaissance entre Hélène et sa mère est bâclée en quelques paragraphes (pp. 240-241 pour mon édition de poche). Scène ponctuée de silences qui ne traduisent même pas une forme de pudeur qui contrebalancerait l’intensité et la solennité de l’instant où la quête s’achève après tant d’efforts. Scène de retrouvailles hésitantes, sans joie, presque sans émotion – pour ne pas dire écrite sans talent. Il s’agit surtout pour l’auteur de produire une « preuve immédiate et irrécusable » et de justifier la résolution du mystère par un discours explicatif fondé sur les souvenirs de guerre de Maman Jenny. Que le grand pays m’a paru finalement froid et triste…

Le pays où l’on arrive jamais : illustration de J.-L. Morelle.

Bref, pour un livre présenté par l’éditeur comme « un des plus merveilleux romans de la littérature contemporaine », même si je sais qu’il faut toujours se méfier des quatrièmes de couverture trop aguicheuses, j’ai été un peu déçu. Sincèrement, je suis désolé de ne pas partager le ravissement des lecteurs qui ont donné leur avis sur le web.

Pour finir, je vous propose un résumé chapitre par chapitre. Mais lisez le roman et faites-vous une idée !

Chapitre 1 : La jeunesse de Gaspard

A Lominval, bourg des Ardennes, le jeune Gaspard Fontarelle, élevé par sa tante à l’Hôtel du Grand Cerf, vit une étrange jeunesse : la malchance semble le poursuivre. Pourtant, il sort toujours indemne des mésaventures extraordinaires qui lui arrivent. Un jour, au détour de l’église du village, il croise le chemin d’un jeune garçon qui a fugué et assiste à son arrestation.

Chapitre 2 : L’enfant perdu

Le fugueur, nommé Drapeur, est retenu dans une des chambres de l’Hôtel du Grand Cerf. Gaspard surprend les conversations des adultes, il apprend alors que le jeune garçon est originaire d’Anvers et qu’il est parti à la recherche de son pays natal. Plus tard, dans la soirée, Gaspard parvient à communiquer avec lui par le biais de la tuyauterie de chauffage. Il lui propose de l’aider à s’échapper. Gaspard fait diversion en brisant un miroir dans la salle du restaurant mais il se blesse. Finalement, les deux garçons sont rattrapés.

Chapitre 3 : Le cheval pie et le coiffeur

Au bout de trois semaines, Gaspard est remis de ses blessures. Drapeur a été ramené à Anvers par son père. Afin d’éloigner Gaspard de toute influence, sa tante l’envoie fréquemment en forêt afin de cueillir des fruits pour le restaurant. Un jour, Gaspard se rend compte qu’il est suivi par un cheval sauvage. Une fois dompté, ce dernier l’emmène à travers la compagne dans les bois de la vallée de la Meuse. Un soir, il s’arrête dans une grange abandonnée où un vagabond lui indique la direction du village de Fumay où il doit se rendre. Le lendemain, le cheval dépose Gaspard chez le coiffeur du village : M. Baisemain.

Chapitre 4 : Théodule Residore

A Fumay, M. Baisemain dit à Gaspard qu’il y a quelque temps, il a coiffé un jeune garçon blond d’une quinzaine d’années qui rentrait à Anvers accompagné de son père. Gaspard est partagé : il voudrait rejoindre Drapeur pour l’aider mais il a envie de rentrer chez lui, à l’hôtel du Grand Cerf auprès de sa tante. Le coiffeur invite Gaspard à se rendre à Vireux afin de rencontrer un certain Théodule Residore, une personne pleine de sagesse qui saura le guider. Le jeune garçon reprend donc la route. Arrivé à la ferme de l’étrange Monsieur Residore, un jeune garçon sourd de l’âge de Gaspard, celui-ci lui conseille de se rendre en Belgique où des amis pourront l’aider dans son voyage. Théodule Residore et Gaspard se rendent en Belgique à vélo. Après un voyage en péniche, Gaspard arrive à Merksem, aux environs d’Anvers.

Chapitre 5 : Niklaas et ses musiciens

Gaspard arrive enfin à Anvers. Grâce aux recommandations de Théodule Residore, Gaspard rencontre Niklaas et sa troupe de jeunes musiciens. Ils l’accueillent au sein de leur groupe et l’aident à retrouver la trace de Drapeur, retenu par son père adoptif sur un luxueux bateau. Une nuit, Gaspard tente de monter sur le yacht pour rejoindre Drapeur mais son plan échoue et, sa fuite étant impossible, il est obligé de se cacher à bord. Le lendemain matin, le bateau lève l’ancre avec Gaspard à son bord…

Chapitre 6 : Une étrange croisière

Gaspard est rapidement découvert. Lorsqu’il est présenté à Monsieur Drapeur et à son assistant Parpoil, personne ne le reconnaît. Considéré comme un passager clandestin, il est forcé à travailler avec le cuisinier du bord. La nuit, on l’enferme dans un réduit, une sorte de placard, percé d’un hublot qu’il parvient à ouvrir au bout de plusieurs tentatives. C’est ainsi qu’il parvient à surprendre les conversations entre Monsieur Drapeur et son assistant. Il apprend alors que Drapeur, le jeune garçon à qui il semble si mystérieusement lié, est en fait une jeune fille prénommée Hélène. Douée pour la musique, son père adoptif a prévu de l’amener aux Bermudes afin d’éviter qu’elle ne s’enfuie à nouveau. Logée chez les Smithson pendant deux ans, il pense qu’elle oubliera son rêve : retrouver le pays de son enfance.

Chapitre 7 : Le grand pays

La nuit suivante, Hélène vient retrouver Gaspard. Elle lui confie d’abord ses souvenirs de sa vie à Anvers.  Ensuite, elle lui explique comment, après avoir retrouvé un vieux livre d’images qu’elle lisait quand elle était petite, lui est venu l’idée de retrouver le pays de son enfance : celui de « maman Jenny au grand pays ». Le lendemain, les deux enfants conçoivent un plan : une fois débarqué, Gaspard devra retrouver la maison des Smithson pour rejoindre Hélène et lui permettre de s’échapper.

Chapitre 8 : Le retour

Malheureusement, le plan d’évasion tourne mal : Hélène, suspendue à une corde tombe depuis le second étage de la maison et se blesse gravement. Gaspard est obligé de regagner le bateau et d’attendre, dans l‘angoisse, des nouvelles de la blessée. Monsieur Drapeur vient le rejoindre et lui propose de faire croire à Hélène qu’il poursuit les recherches pour elle en attendant qu’elle se lasse. Mais Gaspard doute que la jeune fille oublie son projet de retrouver le pays de son enfance. De retour sur le continent, M. Drapeur oblige Gaspard à retourner chez lui en train.

Chapitre 9 : Au pays des châteaux

Mais à peine le train a-t-il pris son départ que Gaspard ouvre la portière et saute avant que le convoi ne prenne de la vitesse. Une fois sorti de la gare d’Anvers, Gaspard cherche à rejoindre la troupe de M. Niklaas qu’il avait laissée derrière lui après son embarquement clandestin sur le bateau de M. Drapeur. Pendant plusieurs semaines, la troupe remonte le cours de la Meuse et finit par arriver à Treinte. Une nuit, Gaspard ressent l’envie d’aller en forêt. Il entraine avec lui ses deux jeunes compagnons Ludovic et Jérôme. Après s’être égarés, les enfants s’introduisent dans le parc d’un château car ils croient y reconnaître le panorama du « grand pays » tant recherché, celui du souvenir d’enfance d’Hélène. En tentant de s’introduire dans le château par une fenêtre, Gaspard tombe nez-à-nez avec le maître des lieux.

Chapitre 10 : Les infinies ressources d’Emmanuel Residore

Le propriétaire se nomme Emmanuel Residore et il somme Gaspard de raconter son histoire. M. Residore est un producteur de cinéma richissime et excentrique. Comme il adore les histoires romanesque, il propose d’aider Gaspard et Hélène dans leur quête. Gaspard, conduit par Bidivert le majordome de M. Residore, revient à Treinte où il retrouve Niklass et sa troupe de musiciens. Gaspard rejoint Hélène dans sa résidence d’été de Temschen puis la ramène au château de M. Residore. Là, Hélène apprend que l’ancien propriétaire du château, le général Horpipe avait une fille, actrice, qui s’appelait Jenny Bertrand. La famille avait dû quitter le château en 1940. Ainsi, « maman Jenny » avait été obligée d’abandonner sa fille pendant la fuite face à l’armée allemande pendant la guerre. Gaspard retourne seul auprès de Niklass. Il semblerait qu’Hélène, protégée par M. Residore, n’ait à présent plus besoin de son aide. Le jeune garçon se prépare donc à retourner chez sa tante.

Chapitre 11 : Comment on en vient à corriger ses défauts

Mais, sur le chemin du retour, Gaspard décide de revoir Hélène une dernière fois et, surtout, il a l’intuition qu’il lui faut retourner chez M. Residore. Arrivé seul au château, il erre de salle en salle avant de rencontrer Parpoil, le méchant assistant de M. Drapeur. Gaspard s’enfuit puis est sauvé par le cheval pie qui l’emmène en direction de Vireux où se trouve la maison de Théodule Residore (chap. 4), le propre fils d’Emmanuel Residore. Comme Gaspard s’en doutait, la présence de Parpoil était une mauvaise nouvelle : Emmanuel Residore et M. Drapeur s’étaient entendus pour inventer une histoire de général et de mère actrice afin de convaincre Hélène de rester au château et de devenir elle-même actrice. Théodule Residore et Gaspard décident de rejoindre Niklaas et tentent, sans succès de parler à Hélène. Finalement, tous se résignent en pensant qu’Hélène trouvera le bonheur dans sa nouvelle vie. Mais, lors d’un dernier repas, avant que chacun ne reparte chez soi, sorti soudainement de la forêt, un ours attaque la troupe.

Chapitre 12 : Ou l’on découvre enfin le grand pays

L’ours effraye tout le monde mais, en fait, il s’agit d’un ours apprivoisé que Ludovic parvient à calmer. Sous le coup de la peur, Théodule Residore, qui était sourd, entend à nouveau. L’ours est finalement enfermé dans la camionnette de Théodule Residore . Ce dernier et Gaspard reviennent à Vireux alors que Niklaas et ses deux enfants reprennent leur tournée. Après s’être renseigné, Théodule apprend que l’ours provient des studios de cinéma de son père, Emmanuel Residore. Les deux jeunes garçons décident de ramener l’animal aux studios, le lendemain. Dans l’espoir d’y rencontrer une dernière fois Hélène, Théodule et Gaspard explorent les studios mais ils provoquent des catastrophes dans les décors et sur les plateaux de tournage. Ils parviennent enfin à s’échapper avec l’aide d’Hélène. Celle-ci décide de rester tout l’après-midi avec Gaspard avant de rentrer aux studios. Ils croisent alors la route de la roulotte de la compagnie de Niklaas dirigée par le cheval pie qui était venu les rejoindre. Niklaas, ses deux enfants, Gaspard et Hélène sont guidés jusqu’à une petite ville où se déroule une fête foraine. Il s’arrête près d’une tente sur laquelle est écrit « Maman Jenny ». Hélène et sa mère se reconnaissent grâce au bracelet que porte la jeune fille, un des rares souvenirs de sa jeunesse. Après de longues retrouvailles, c’est au tour de Gaspard de rencontrer son père, lui aussi forain. Désormais, Hélène et Gaspard ne quitteront plus jamais le grand pays.

Poèmes pour la postérité ou Papiers de famille et généalogie (2)

Au début de la première partie de l’article, je vantais mon dernier ouvrage traitant de généalogie. Il est temps d’assumer car voici l’occasion de redonner vie à un ancêtre abandonné des siens, une branche morte dans l’arbre généalogique d’une famille inconnue, dont les écrits, si intimes, furent vendus au prix d’huit euros au premier venu.

La généalogie, c’est avant tout l’ensemble des techniques qui permettent de retrouver la trace des ancêtres ­ les siens comme ceux des autres ­ afin de les extraire de l’oubli, du passé, pour les inclure à nouveau dans la mémoire des vivants par la conservation et la diffusion des informations récoltées. Revenons à la première page du recueil et menons donc l’enquête !

Une fois l’ancêtre ciblé, Eugène Levasseur, la première étape consiste à réunir suffisamment de renseignements concernant son état civil (au moins 1 identité, 1 date et 1 lieu) pour commencer sereinement les recherches. Tous les indices, les faits (informations objectives) comme les souvenirs de famille (informations subjectives) seront vérifiés et considérés avec circonspection car il ne faut pas qu’ils conduisent à de fausses pistes. Les sources d’erreur sont si nombreuses !

1) Regrouper les informations

Dans notre cas, c’est chose aisée. Les débuts de la recherche sont grandement facilités par l’abondance de renseignements biographiques réunis dans le cahier.

Rappelez-vous, dès la première page nous glanons des informations précieuses : Eugène Levasseur fut artisan, il a une nièce Yvonne Allain, née Maillard et que son mari se prénomme Jules (les généalogistes de demain regretteront amèrement la disparition de cette pratique sexiste qui consistait à attribuer à l’épouse le prénom du mari précédé de « Madame »). Quelques pages plus loin, un article du Sottevillais daté d’octobre 1933 précise : un diseur se glissa entre deux baisser de rideau pour donner au public une petite peinture symbolique : « Aux fleurs du souvenir », de notre concitoyen-poète, M. Levasseur. Par une mention manuscrite (qu’il ne faut jamais négliger en généalogie), le poète a même précisé le contexte de cette parution : Patronage St Jean Sotteville. Nous savons donc qu’Eugène habitait Sotteville, en tout cas, en 1933, et qu’il n’hésitait pas à payer de sa personne pour obtenir une forme de reconnaissance car déclamer ses vers en public, de manière impromptue n’est pas chose aisée.

C’est une constante en généalogie : la volonté de passer à la postérité, le souvenir d’un moment de gloire, en un mot la vanité, ont conduit nos ancêtres à nous laisser de précieux indices derrière eux.

Ensuite, on remarque le titre d’un poème : « Sous les pommiers de Cressy », un toponyme que nous retrouverons un peu plus loin. Un autre article, tiré de « La dépêche de Rouen » du 12 septembre 1933 (indication manuscrite de l’auteur) et paru à la rubrique « Rouen qui passe » doit retenir notre attention. Le chapeau précise : Sotteville-lès-Rouen a son poète : M. Eugène Levasseur, qui de son logis de la rue de Trianon, nous envoie des strophes bien venues… Nous disposons maintenant de l’adresse de notre ancêtre et comprenons, qu’en qualité de poète, il recherchait la publication (c’était à une époque où les journaux locaux servaient volontiers de tribune aux poètes). La suite de l’article Robert Delamare, affirme que ces vers révèlent un cœur généreux, que l’auteur de ce poème admire les grands écrivains. Même si ce type d’informations subjectives est à considérer avec toute la distance nécessaire (le travail du journaliste est de valoriser toutes les initiatives locales), page après page, s’esquisse un portrait moral d’Eugène Levasseur. La généalogie, c’est aussi cela : se demander quel caractère avaient nos ancêtres, en quelles valeurs ils croyaient ou quels rapports ils entretenaient avec leur environnement…

            Revenons au poème « Jours de mélancolie », publié en 1933 dans le « Sottevillais ». La présentation confirme les informations collectées sur Eugène Levasseur : L’air de Sotteville serait-il favorable à la poésie ? Nous avons reçu cette pièce de vers d’un de nos voisins, artisan qui taquine la Muse après avoir allègrement tiré le ligneul. Notre concitoyen a déjà reçu des compliments des plus honorables d’un écrivain des plus connu de notre département et du plus en vue des journalistes-poètes rouennais, qui l’ont encouragé à persévérer.

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Grâce à des mentions manuscrites, nous savons que ce poème a été composé en guise de réponse à un poème d’Edmond-Pierre Tréhouron, membre de la Société des gens de lettres de France. « L’écrivain des plus connus de notre département » sans doute. Quant au « journaliste-poète rouennais », il pourrait s’agir de Robert Delamare dont l’article a été cité plus haut.

C’est la troisième partie, « Biographie de l’auteur hommages posthumes aux siens » qui va bien sûr nous apporter le plus d’informations sur la vie d’Eugène Levasseur. Le premier poème autobiographique nous apprend que l’auteur naquit à Pavilly le 25 décembre 1868 et qu’il passa son enfance à Cressy petit village de canton de Bellencombre en Seine Inférieure. A la lecture de son poème, il est possible de reconstituer une partie de son enfance en milieu rural. Il fut entouré de deux figures maternelles : sa mère et sa tante (qu’il semble avoir davantage apprécié). A 20 ans il fut incorporé au 14e régiment de Dragons au camp de Châlon. Après la mort de son père, c’est sa tante qui joua l’entremetteuse pour lui trouver une épouse, Louise, qui mourut au bout de 35 ans de vie commune. Le veuf, souffrant de la solitude, avoue dans un dernier vers Mais pour moi, c’est la nuit ! Comme la plupart des poèmes et parutions semblent dater du début des années trente, on pourrait se demander si le veuvage, le deuil, la perspective de sa propre mort ne furent pas à l’origine des débuts littéraires d’Eugène Levasseur…

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Le poème suivant, dédié à sa défunte femme, est accompagné d’une photographie en médaillon représentant une dame âgée d’une soixantaine d’année : Louise Maillard décédée le 12 juillet 1928. Les strophes semblent montrer qu’Eugène Levasseur était très attaché à sa femme. Les poèmes suivants sont consacrés à Gustave Maillard, peut-être son beau-père, à ses nièces et neveux, puis à Madame Gustave Maillard et, enfin, à Henri Maillard décédé le 26 juin 1920 des suites de la guerre 194-1918 et à ses deux fillettes Gilberte et Suzanne.

Voici les informations collectées grâce au cahier. Mais, en généalogie comme dans toute enquête, il faut avoir un peu d’esprit de déduction, s’intéresser aux zones d’ombre et savoir « lire entre les lignes » du destin. Au moins deux éléments devraient interpeler les lecteurs à ce stade de l’enquête : la surreprésentation de la famille par alliance (la belle-famille comme on dit, c’est inhabituel) et, un manque flagrant, l’absence de filiation (un des principes de base de la généalogie).

En effet, pas de photos du père et de la mère, aucune allusion à des frères ou sœurs d’Eugène Levasseur. De même, aucun poème n’est dédié à un fils ou à une fille et aucune strophe du poème autobiographique n’évoque l’enfantement ou la naissance (thème pourtant propice au lyrisme poétique). Le couple Levasseur n’eut-il jamais d’enfant ? Le décès d’enfants en bas âge et la stérilité au sein du couple étaient des phénomènes courants à la fin du XIXe siècle. Les dernières volontés du poète léguant ce recueil à sa nièce Yvonne Maillard semblerait le prouver. De plus, l’unique poème dédié à la jeune génération, illustré par un portrait de mariés, fut recopié dans la première partie « Strophes variées au fil des jours ». Il n’est pas fait mention de lien paternel. Il s’agit peut-être d’un portrait de sa nièce, légataire du recueil, et de son époux ? Voici des « zones d’ombre » à éclaircir…

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2) Les recherches commencent…

Après avoir réuni les informations familiales disponibles (recueil de témoignages auprès des anciens, photos, documents administratifs ou d’état civil en possession de la famille, actes notariés, etc.) la recherche généalogique, au sens strict, peut commencer : où, qui et quand ? « Etre né quelque part » chantait Maxime Leforestier : la généalogie nous rappelle que l’homme sédentarisé se définit moins par son nom que par les lieux où il a vécu. Commençons par Pavilly dans le département de la Seine Inférieure.

Premier problème : c’est où la Seine Inférieure ? Même les lieux peuvent changer de nom ! Heureusement, l’ordinateur et Internet, les deux premiers outils du généalogiste amateur d’aujourd’hui, vont nous permettre de résoudre ce problème très rapidement et, accessoirement, d’enrichir notre culture générale… C’est parti !

Les mots clés « Seine Inférieure » soumis au célèbre moteur de recherche nous conduisent immédiatement sur la page Wikipedia de la Seine-Maritime (changement de nom en 1955) et, par le même moyen, nous retrouvons tout aussi facilement l’emplacement des communes de Pavilly, Cressy et Sotteville-lès-Rouen, entre Dieppe et Rouen.

Gmaps utilisation de Google map pour les cartes et des sites tels que Delcampe (cartes postales anciennes pour connaître à quoi ressemblaient les villages au début du XXe siècle).

Ainsi, Eugène Levasseur était originaire du pays de Caux en Normandie. Voilà qui explique le titre du premier poème collé sur la page de garde « A une Normande » et celui qui fut intitulé « Sous les pommiers de Cressy ».

Maintenant, nous savons où chercher dans l’état civil ! Au XIXe siècle, les naissances étaient déclarées dans les communes de résidence des parents. Les actes, manuscrits, furent rédigés selon des règles précises dans une écriture lisible. En guise de sommaire, il existe même des tables décennales !

Mais, comment faire ? Faudra-t-il se rendre à Pavilly pour consulter un vieux registre ?

Inutile ! Les services des Archives départementales conservent, partout en France, les copies des registres d’état civil (naissances, mariages et décès). Suite à des campagnes de numérisation de ces registres et, grâce à Internet, les registres de l’état civil sont disponibles en ligne gratuitement (pour l’instant). Donc, il sera inutile de se déplacer ! C’est une considérable économie de temps et d’argent. Cela permet aux généalogistes d’aujourd’hui d’avancer rapidement dans leurs recherches. Pensez que, au début de mes propres recherches familiales, je devais impérativement me déplacer à Dijon aux Archives départementales de la Côte d’Or et, surtout, ne pas oublier de réserver un lecteur de microfilms !

Et nous découvrons l’acte au 28 décembre ! En effet, les enfants naissaient à la maison et leur naissance était déclarée en mairie 1 à 2 jours en moyenne après leur venue au monde.

Jetons donc un coup d’œil au site web des Archives de la Seine-Maritime. Même si les actes postérieurs à 1902 sont indisponibles, nous pourrons tout de même retrouver l’acte de naissance d’Eugène Levasseur. En consultant la page 131/138 de l’année 1868 dans les registres de la commune de Pavilly (puisqu’Eugène nous dit y être né le 25 décembre), nous trouvons l’acte N° 230, daté du 28 décembre, à lecture duquel nous apprenons qu’Arsène, Eugène Levasseur naquit la nuit de Noël à huit heures du soir ! Son père, Aléon Levasseur, était âgé de 46 ans et était charretier de profession (comprendre « valet de ferme » s’occupant exclusivement des chevaux, sans doute dans une grande exploitation). Sa mère, Apolline Léocadie L’Huintre avait 38 ans (patronyme rarissime en France). Le couple s’était marié à Emanville le 13 janvier 1851. Le « praticien », le médecin, et le garde-champêtre contresignent l’acte en qualité de témoins.

Maintenant, intéressons-nous à son mariage. Nous savons déjà, d’après un poème, que son épouse est morte en 1928 après 35 ans de vie commune. De plus, en général, nos ancêtres se mariaient autour de 25 – 27 ans. Commençons donc nos recherches dans les tables décennales entre 1893 et 1902 (date limite). Mais par quelle commune commencer ? Où a-t-il pu se marier ? A Sotteville-les-Rouen ? Puisqu’il semblerait, d’après les informations réunies au fil des pages du cahier, qu’il y demeurait en 1933. Rien à Sotteville. Alors sans doute à Cressy où Eugène Levasseur passa son enfance.

Effectivement, dans les tables décennales de l’état civil de Cressy, nous trouvons bien un mariage entre Arsène Eugène Levasseur et Louise Marie Maillard le 16 octobre 1893. Il ne reste plus qu’à consulter l’acte. Auparavant, nous en profitons pour vérifier si aucun enfant ne naquit de leur union (à Cressy du moins) jusqu’en 1902 (donc au bout de 9 ans de mariage). C’est négatif.

Dans l’acte N° 10 nous apprenons que notre poète était alors commerçant, domicilié à Menil Panneville (Pavilly), qu’il était encore mineur, ses parents « feu » et « feue » étaient déjà morts. Son épouse, née le 29 mai 1867 était originaire de Cressy. Son père se nommait Emmanuel Constant Maillard et, sa mère, Aimée Joséphine Allain. Un contrat de mariage fut déposé auprès de Me Alfred Beaurain. En l’absence de son père, c’est l’oncle d’Eugène Levasseur , Charles Levasseur (74 ans), qui représente l’autorité paternelle (il fut sans doute son tuteur). Le frère de l’époux, Léon, 41 ans, est également témoin.

En espérant que ce début d’enquête, incite les lecteurs à s’initier à la généalogie et à partir sur la piste de leurs ancêtres, peut-être avec mon aide dans : Rechercher ses ancêtres en Bourgogneparu chez L’escargot savant.

Un dernier détail avant de conclure ce long article. Quel était donc le métier de notre poète artisan ? Aucun détail dans les actes de l’état civil ne nous a renseignés. Par contre, si on relit la présentation précédant le poème « Jours de mélancolie », on remarque le passage suivant : après avoir tiré allégrement le ligneul. Cette vieille expression désignait les hommes dont le métier était de coudre le cuir avec un fil enduit de poix. A en croire le journaliste, Eugène Levasseur fut sans doute cordonnier ou bourrelier.

Cressy