Littérature de jeunesse (2) : Jacques et Klapp

Jacques le Poucet et Klapp la cigogne au pays de Françoise – Lecture cours moyen et supérieur Armand Colin (Edition de 1934 pour le présent ouvrage).

Comme il est en mauvais état, ce livre est invendable. Ca tombe bien, il me reste encore un peu de place sur les étagères de ma bibliothèque…

L’auteur :
Avant devenir inspecteur, Antonin Fraysse (1886-1938) était un universitaire. Docteur ès sciences, il eut très tôt la fibre pédagogique puisqu’il conçut un « Cours de sciences naturelles » dès 1910 ainsi que plusieurs manuels de géographie. Une seule méthode d’apprentissage de la lecture à son actif : « Jacques le Poucet et Klapp la cigogne au pays de Françoise » (1930, réimpressions jusque dans les années 1950).

Le titre et, surtout, le dessin de la couverture font référence au « Fabuleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède (1906-1907), célèbre récit d’apprentissage écrit par Selma Lagerlöf (première femme à recevoir le prix Nobel de littérature en 1909, peu le savent). Dans la préface, Antonin Fraysse fait référence à cet ouvrage en déplorant « qu’il n’y eût pas, à l’usage des enfants de France, un livre se proposant de faire connaître, d’une manière poétique et légendaire, les merveilles de notre pays. » A vrai dire, il y eut le célèbre « Tour de la France par deux enfants » de G. Bruneau (nom de plume de Mme A. Fouillée) mais le périple des deux frères n’a rien de poétique, ni de légendaire.

Intéressons-nous au titre : Jacques le poucet et Klapp la cigogne au pays de Françoise. « Jacques » est un prénom qui a toujours symbolisé, avec une connotation péjorative, le peuple paysan (rappelons-nous des « jacqueries » du Moyen Age). « Poucet » fait référence à la petitesse du héros mais évoque chez les jeunes élèves l’univers du conte (« Le petit poucet » de Perrault). Quant au nom de la cigogne : « Klapp », il s’agit sans doute d’une onomatopée imitant le bruit du claquement de bec de la cigogne blanche qui « craquette » pour marquer son territoire. Quel rapport entre l’échassier protecteur de Jacques et les oies sauvages du « Voyage de Nils Holgersson » ? me demanderez-vous. Le point commun, c’est la migration : oies sauvages et cigognes sont des oiseaux migrateurs. Caractéristique essentielle de la structure narrative des deux récits, la migration est un prétexte au voyage, au voyage initiatique à la découverte de soi, des autres et des lois de la nature qui gouvernent tous les êtres vivants. Il y aurait beaucoup à dire sur ce procédé narratif utilisé dans le cadre d’un récit initiatique, même rédigé à la destination du jeune lectorat.

Mais laissons-là la littérature car, enfin, rappelons-nous que la cigogne est l’oiseau qui symbolise l’est de la France et, plus précisément, l’Alsace et la Lorraine. Nous y voici donc ! La cigogne est un animal patriotique, symbole parfait pour la France nationaliste de l’Entre-deux guerres. Ainsi, d’emblée, ce manuel se place dans la droite ligne des manuels de lecture conçus pour l’édification patriotique des futurs citoyens français, tel « Le tour de la France » cité précédemment.

La faute

Comme Nils Holgersson, Jacques est un garnement. Il est n’est doué qu’à l’école buissonnière… et au tir au lance-pierre ! Si Nils s’en prend à un tomte (lutin domestique dans la mythologie scandinave), Jacques blesse un nain (figure du lutin sylvestre). Comme dans le roman de S. Lagerlöf, le jeune anti-héros est puni pour sa faute : Jacques est condamné à devenir un « poucet », c’est-à-dire à quitter le monde des hommes pour celui du « petit peuple ». Ainsi, Jacques perd sa supériorité d’être humain et la protection de sa famille devant laquelle il ne peut plus paraître. De prédateur redouté, il est devenu proie vulnérable. Hier, il chassait les animaux en s’embusquant, maintenant, il fuit la vengeance Goupil le renard et Créia la buse en se cachant.

Dans ce récit d’éducation où les statuts des personnages sont inversés, il ne s’agit pas tant de repentir ou d’expiation d’une faute que d‘acquérir connaissance et sagesse (morale) par le respect de la Règle d’or afin de (re)devenir un homme. En effet, pour retrouver sa taille, Jacques, devra devenir un compagnon de la « Chaîne d’Argent ».

Le départ…

Après 60 pages nécessaires pour donner le ton de l’ouvrage, « installer » tous les personnages dans le récit et chanter les louanges de l’Alsace française, le voyage de Jacques débute enfin ! De la Franche-Comté à Lyon en passant par la Provence et l’Ile de beauté, en remontant par le Massif central et les pays de la Loire, aucune région n’est négligée. Le tour de la France s’achève par un trajet Picardie ­ Ile-de-France (Paris) ­ Champagne ­ Vosges. Au gré des étapes, le petit garçon égoïste que fut Jaques disparaît pour laisser la place à un enfant capable de vaincre la peur par son courage, de s’ouvrir à la peine et à la douleur des autres, de sacrifier son avenir pour sauver celui d’une petite fille aveugle.

Lors de sa « migration », Jacques découvre qu’un individu n’est rien sans la protection du groupe et noue des liens étroits avec les animaux, ses compagnons Klapp la cigogne, Bec-plat le canard, Rabec le corbeau, Primesaut l’écureuil et tous les oiseaux colporteurs de nouvelles. Sans surprise, à la fin de son périple, Jacques retrouve sa taille normale, sa famille et le monde des hommes mais il est devenu un petit garçon « comme il faut » qui ne peut plus dialoguer avec les animaux sauvages qu’il respectera dorénavant.

Ce conte didactique, bien structuré, réussit à allier fiction et programme scolaire (découverte de l’histoire de la France et des spécificités de chacune des provinces). Les péripéties occasionnées par la fuite du Poucet déjouant immanquablement les pièges tendus par son ennemie la buse Créia tiennent le jeune lecteur en haleine. Cependant, le lecteur d’aujourd’hui ne peut qu’être agacé par la morale un peu mièvre qui se dégage des interventions du narrateur dans le récit. C’est cela aussi le charme désuet des anciens manuels scolaires.
Personnellement, à certains moments, j’ai eu l’impression de lire une histoire qui tenait à la fois du dessin animé japonais (les aventures de Nils Holgersson n’échappèrent pas aux crayons des mangaka dans les années 80) et du JT de Jean-Pierre Pernaut !
Heureusement qu’en 1931, juste quelques années avant l’impression de cet ouvrage, naquit un jeune alsacien (encore !), nommé Tomi Ungerer qui allait révolutionner les livres pour enfants 30 ans plus tard.

Etapes pourguignonnes

Que la honte s’abatte à tout jamais sur le Bourguignon qui n’aurait pas reconnu dans cette gravure le monument à Vercingétorix qui domine le mont Auxois près d’Alésia. Dans les anciens manuels, pour évoquer notre région, parmi les caractéristiques retenues, on trouve fréquemment l’historique défaite de Vercingétorix et le (trop) célèbre vin de Bourgogne. Heureusement, dans le chapitre précédent, Antonin Fraysse a échappé aux clichés réducteurs sur nos « ancêtres les Gaulois » et les prétendues vertus du nectar bourguignon en imaginant la rencontre entre Jacques et le Jacquemart de Notre-Dame (que la honte s’abatte à tout jamais sur le Dijonnais qui… etc.) qui lui servira de guide à la découverte de la capitale des Ducs.
L’auteur eut même l’idée d’animer le tableau des Gloires de la Bourgogne en réunissant tous les grands personnages bourguignons pour un concours que le Bareuzai (que la honte s’abatte à tout jamais sur le Dijonnais qui… etc, etc.) gagne haut la main.

Voici le chapitre 19 in extenso. Chauvinisme à part, selon moi, c’est un des chapitres les plus créatifs.

Le Creusot

Pour évoquer le département de la Saône-et-Loire, A. Fraysse a choisi une référence incontournable des manuels scolaire depuis la fin du XIXe siècle : le marteau-pilon du Creusot, symbole de la puissance industrielle française. Dans ce chapitre, Nab, le nain du Creusot (les nains sont passés maîtres de l’art de la forge, c’est bien connu) assure le cours sur le minerai de fer et sa mythologie, réinventée par l’auteur pour enseigner l’éternelle lutte du Bien contre le Mal. C’est par les « verts pâturages du Charolais » que Jacques quittera la Bourgogne avant d’arriver au pays de Guignol.

KLAPP de fin…

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