Poèmes pour la postérité ou Papiers de famille et généalogie (2)

Au début de la première partie de l’article, je vantais mon dernier ouvrage traitant de généalogie. Il est temps d’assumer car voici l’occasion de redonner vie à un ancêtre abandonné des siens, une branche morte dans l’arbre généalogique d’une famille inconnue, dont les écrits, si intimes, furent vendus au prix d’huit euros au premier venu.

La généalogie, c’est avant tout l’ensemble des techniques qui permettent de retrouver la trace des ancêtres ­ les siens comme ceux des autres ­ afin de les extraire de l’oubli, du passé, pour les inclure à nouveau dans la mémoire des vivants par la conservation et la diffusion des informations récoltées. Revenons à la première page du recueil et menons donc l’enquête !

Une fois l’ancêtre ciblé, Eugène Levasseur, la première étape consiste à réunir suffisamment de renseignements concernant son état civil (au moins 1 identité, 1 date et 1 lieu) pour commencer sereinement les recherches. Tous les indices, les faits (informations objectives) comme les souvenirs de famille (informations subjectives) seront vérifiés et considérés avec circonspection car il ne faut pas qu’ils conduisent à de fausses pistes. Les sources d’erreur sont si nombreuses !

1) Regrouper les informations

Dans notre cas, c’est chose aisée. Les débuts de la recherche sont grandement facilités par l’abondance de renseignements biographiques réunis dans le cahier.

Rappelez-vous, dès la première page nous glanons des informations précieuses : Eugène Levasseur fut artisan, il a une nièce Yvonne Allain, née Maillard et que son mari se prénomme Jules (les généalogistes de demain regretteront amèrement la disparition de cette pratique sexiste qui consistait à attribuer à l’épouse le prénom du mari précédé de « Madame »). Quelques pages plus loin, un article du Sottevillais daté d’octobre 1933 précise : un diseur se glissa entre deux baisser de rideau pour donner au public une petite peinture symbolique : « Aux fleurs du souvenir », de notre concitoyen-poète, M. Levasseur. Par une mention manuscrite (qu’il ne faut jamais négliger en généalogie), le poète a même précisé le contexte de cette parution : Patronage St Jean Sotteville. Nous savons donc qu’Eugène habitait Sotteville, en tout cas, en 1933, et qu’il n’hésitait pas à payer de sa personne pour obtenir une forme de reconnaissance car déclamer ses vers en public, de manière impromptue n’est pas chose aisée.

C’est une constante en généalogie : la volonté de passer à la postérité, le souvenir d’un moment de gloire, en un mot la vanité, ont conduit nos ancêtres à nous laisser de précieux indices derrière eux.

Ensuite, on remarque le titre d’un poème : « Sous les pommiers de Cressy », un toponyme que nous retrouverons un peu plus loin. Un autre article, tiré de « La dépêche de Rouen » du 12 septembre 1933 (indication manuscrite de l’auteur) et paru à la rubrique « Rouen qui passe » doit retenir notre attention. Le chapeau précise : Sotteville-lès-Rouen a son poète : M. Eugène Levasseur, qui de son logis de la rue de Trianon, nous envoie des strophes bien venues… Nous disposons maintenant de l’adresse de notre ancêtre et comprenons, qu’en qualité de poète, il recherchait la publication (c’était à une époque où les journaux locaux servaient volontiers de tribune aux poètes). La suite de l’article Robert Delamare, affirme que ces vers révèlent un cœur généreux, que l’auteur de ce poème admire les grands écrivains. Même si ce type d’informations subjectives est à considérer avec toute la distance nécessaire (le travail du journaliste est de valoriser toutes les initiatives locales), page après page, s’esquisse un portrait moral d’Eugène Levasseur. La généalogie, c’est aussi cela : se demander quel caractère avaient nos ancêtres, en quelles valeurs ils croyaient ou quels rapports ils entretenaient avec leur environnement…

            Revenons au poème « Jours de mélancolie », publié en 1933 dans le « Sottevillais ». La présentation confirme les informations collectées sur Eugène Levasseur : L’air de Sotteville serait-il favorable à la poésie ? Nous avons reçu cette pièce de vers d’un de nos voisins, artisan qui taquine la Muse après avoir allègrement tiré le ligneul. Notre concitoyen a déjà reçu des compliments des plus honorables d’un écrivain des plus connu de notre département et du plus en vue des journalistes-poètes rouennais, qui l’ont encouragé à persévérer.

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Grâce à des mentions manuscrites, nous savons que ce poème a été composé en guise de réponse à un poème d’Edmond-Pierre Tréhouron, membre de la Société des gens de lettres de France. « L’écrivain des plus connus de notre département » sans doute. Quant au « journaliste-poète rouennais », il pourrait s’agir de Robert Delamare dont l’article a été cité plus haut.

C’est la troisième partie, « Biographie de l’auteur hommages posthumes aux siens » qui va bien sûr nous apporter le plus d’informations sur la vie d’Eugène Levasseur. Le premier poème autobiographique nous apprend que l’auteur naquit à Pavilly le 25 décembre 1868 et qu’il passa son enfance à Cressy petit village de canton de Bellencombre en Seine Inférieure. A la lecture de son poème, il est possible de reconstituer une partie de son enfance en milieu rural. Il fut entouré de deux figures maternelles : sa mère et sa tante (qu’il semble avoir davantage apprécié). A 20 ans il fut incorporé au 14e régiment de Dragons au camp de Châlon. Après la mort de son père, c’est sa tante qui joua l’entremetteuse pour lui trouver une épouse, Louise, qui mourut au bout de 35 ans de vie commune. Le veuf, souffrant de la solitude, avoue dans un dernier vers Mais pour moi, c’est la nuit ! Comme la plupart des poèmes et parutions semblent dater du début des années trente, on pourrait se demander si le veuvage, le deuil, la perspective de sa propre mort ne furent pas à l’origine des débuts littéraires d’Eugène Levasseur…

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Le poème suivant, dédié à sa défunte femme, est accompagné d’une photographie en médaillon représentant une dame âgée d’une soixantaine d’année : Louise Maillard décédée le 12 juillet 1928. Les strophes semblent montrer qu’Eugène Levasseur était très attaché à sa femme. Les poèmes suivants sont consacrés à Gustave Maillard, peut-être son beau-père, à ses nièces et neveux, puis à Madame Gustave Maillard et, enfin, à Henri Maillard décédé le 26 juin 1920 des suites de la guerre 194-1918 et à ses deux fillettes Gilberte et Suzanne.

Voici les informations collectées grâce au cahier. Mais, en généalogie comme dans toute enquête, il faut avoir un peu d’esprit de déduction, s’intéresser aux zones d’ombre et savoir « lire entre les lignes » du destin. Au moins deux éléments devraient interpeler les lecteurs à ce stade de l’enquête : la surreprésentation de la famille par alliance (la belle-famille comme on dit, c’est inhabituel) et, un manque flagrant, l’absence de filiation (un des principes de base de la généalogie).

En effet, pas de photos du père et de la mère, aucune allusion à des frères ou sœurs d’Eugène Levasseur. De même, aucun poème n’est dédié à un fils ou à une fille et aucune strophe du poème autobiographique n’évoque l’enfantement ou la naissance (thème pourtant propice au lyrisme poétique). Le couple Levasseur n’eut-il jamais d’enfant ? Le décès d’enfants en bas âge et la stérilité au sein du couple étaient des phénomènes courants à la fin du XIXe siècle. Les dernières volontés du poète léguant ce recueil à sa nièce Yvonne Maillard semblerait le prouver. De plus, l’unique poème dédié à la jeune génération, illustré par un portrait de mariés, fut recopié dans la première partie « Strophes variées au fil des jours ». Il n’est pas fait mention de lien paternel. Il s’agit peut-être d’un portrait de sa nièce, légataire du recueil, et de son époux ? Voici des « zones d’ombre » à éclaircir…

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2) Les recherches commencent…

Après avoir réuni les informations familiales disponibles (recueil de témoignages auprès des anciens, photos, documents administratifs ou d’état civil en possession de la famille, actes notariés, etc.) la recherche généalogique, au sens strict, peut commencer : où, qui et quand ? « Etre né quelque part » chantait Maxime Leforestier : la généalogie nous rappelle que l’homme sédentarisé se définit moins par son nom que par les lieux où il a vécu. Commençons par Pavilly dans le département de la Seine Inférieure.

Premier problème : c’est où la Seine Inférieure ? Même les lieux peuvent changer de nom ! Heureusement, l’ordinateur et Internet, les deux premiers outils du généalogiste amateur d’aujourd’hui, vont nous permettre de résoudre ce problème très rapidement et, accessoirement, d’enrichir notre culture générale… C’est parti !

Les mots clés « Seine Inférieure » soumis au célèbre moteur de recherche nous conduisent immédiatement sur la page Wikipedia de la Seine-Maritime (changement de nom en 1955) et, par le même moyen, nous retrouvons tout aussi facilement l’emplacement des communes de Pavilly, Cressy et Sotteville-lès-Rouen, entre Dieppe et Rouen.

Gmaps utilisation de Google map pour les cartes et des sites tels que Delcampe (cartes postales anciennes pour connaître à quoi ressemblaient les villages au début du XXe siècle).

Ainsi, Eugène Levasseur était originaire du pays de Caux en Normandie. Voilà qui explique le titre du premier poème collé sur la page de garde « A une Normande » et celui qui fut intitulé « Sous les pommiers de Cressy ».

Maintenant, nous savons où chercher dans l’état civil ! Au XIXe siècle, les naissances étaient déclarées dans les communes de résidence des parents. Les actes, manuscrits, furent rédigés selon des règles précises dans une écriture lisible. En guise de sommaire, il existe même des tables décennales !

Mais, comment faire ? Faudra-t-il se rendre à Pavilly pour consulter un vieux registre ?

Inutile ! Les services des Archives départementales conservent, partout en France, les copies des registres d’état civil (naissances, mariages et décès). Suite à des campagnes de numérisation de ces registres et, grâce à Internet, les registres de l’état civil sont disponibles en ligne gratuitement (pour l’instant). Donc, il sera inutile de se déplacer ! C’est une considérable économie de temps et d’argent. Cela permet aux généalogistes d’aujourd’hui d’avancer rapidement dans leurs recherches. Pensez que, au début de mes propres recherches familiales, je devais impérativement me déplacer à Dijon aux Archives départementales de la Côte d’Or et, surtout, ne pas oublier de réserver un lecteur de microfilms !

Et nous découvrons l’acte au 28 décembre ! En effet, les enfants naissaient à la maison et leur naissance était déclarée en mairie 1 à 2 jours en moyenne après leur venue au monde.

Jetons donc un coup d’œil au site web des Archives de la Seine-Maritime. Même si les actes postérieurs à 1902 sont indisponibles, nous pourrons tout de même retrouver l’acte de naissance d’Eugène Levasseur. En consultant la page 131/138 de l’année 1868 dans les registres de la commune de Pavilly (puisqu’Eugène nous dit y être né le 25 décembre), nous trouvons l’acte N° 230, daté du 28 décembre, à lecture duquel nous apprenons qu’Arsène, Eugène Levasseur naquit la nuit de Noël à huit heures du soir ! Son père, Aléon Levasseur, était âgé de 46 ans et était charretier de profession (comprendre « valet de ferme » s’occupant exclusivement des chevaux, sans doute dans une grande exploitation). Sa mère, Apolline Léocadie L’Huintre avait 38 ans (patronyme rarissime en France). Le couple s’était marié à Emanville le 13 janvier 1851. Le « praticien », le médecin, et le garde-champêtre contresignent l’acte en qualité de témoins.

Maintenant, intéressons-nous à son mariage. Nous savons déjà, d’après un poème, que son épouse est morte en 1928 après 35 ans de vie commune. De plus, en général, nos ancêtres se mariaient autour de 25 – 27 ans. Commençons donc nos recherches dans les tables décennales entre 1893 et 1902 (date limite). Mais par quelle commune commencer ? Où a-t-il pu se marier ? A Sotteville-les-Rouen ? Puisqu’il semblerait, d’après les informations réunies au fil des pages du cahier, qu’il y demeurait en 1933. Rien à Sotteville. Alors sans doute à Cressy où Eugène Levasseur passa son enfance.

Effectivement, dans les tables décennales de l’état civil de Cressy, nous trouvons bien un mariage entre Arsène Eugène Levasseur et Louise Marie Maillard le 16 octobre 1893. Il ne reste plus qu’à consulter l’acte. Auparavant, nous en profitons pour vérifier si aucun enfant ne naquit de leur union (à Cressy du moins) jusqu’en 1902 (donc au bout de 9 ans de mariage). C’est négatif.

Dans l’acte N° 10 nous apprenons que notre poète était alors commerçant, domicilié à Menil Panneville (Pavilly), qu’il était encore mineur, ses parents « feu » et « feue » étaient déjà morts. Son épouse, née le 29 mai 1867 était originaire de Cressy. Son père se nommait Emmanuel Constant Maillard et, sa mère, Aimée Joséphine Allain. Un contrat de mariage fut déposé auprès de Me Alfred Beaurain. En l’absence de son père, c’est l’oncle d’Eugène Levasseur , Charles Levasseur (74 ans), qui représente l’autorité paternelle (il fut sans doute son tuteur). Le frère de l’époux, Léon, 41 ans, est également témoin.

En espérant que ce début d’enquête, incite les lecteurs à s’initier à la généalogie et à partir sur la piste de leurs ancêtres, peut-être avec mon aide dans : Rechercher ses ancêtres en Bourgogneparu chez L’escargot savant.

Un dernier détail avant de conclure ce long article. Quel était donc le métier de notre poète artisan ? Aucun détail dans les actes de l’état civil ne nous a renseignés. Par contre, si on relit la présentation précédant le poème « Jours de mélancolie », on remarque le passage suivant : après avoir tiré allégrement le ligneul. Cette vieille expression désignait les hommes dont le métier était de coudre le cuir avec un fil enduit de poix. A en croire le journaliste, Eugène Levasseur fut sans doute cordonnier ou bourrelier.

Cressy

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