Poèmes pour la postérité : papiers de famille et généalogie (1)

Parfois, au gré de mes recherches, il m’arrive de découvrir, mises en vente, de véritables archives privées pourtant dignes d’être conservées dans la famille. Ce fut le cas, par exemple, d’un ancien carnet de nourrice d’une nivernaise que je trouvai juste à temps pour le bouclage de mon dernier ouvrage Rechercher ses ancêtres en Bourgogne paru chez L’escargot savant. J’en parlerais plus tard dans un article.

Aujourd’hui, le thème de cet article, c’est un curieux cahier de 43 poèmes manuscrits dont certains sont datés du début des années 30. En France, pays de la Pléiade et des belles-lettres, même dans les milieux populaires, on taquinait la muse. Il n’est donc pas exceptionnel de trouver des textes littéraires dans les vieux papiers de famille. J’ai toujours pensé que la muse de la poésie, se moque du sexe, de l’âge, de la condition sociale de ceux qu’elle appelle dans son giron. D’ailleurs, l’icaunaise Marie Noël, ne fut-elle pas une digne représentante de ces poètes issus de la modeste France provinciale ?

Ce qui m’intéresse particulièrement ici, c’est que ce recueil tient à la fois de l’autobiographie testamentaire et de l’album de famille. Pourtant, au premier coup d’œil, ce cahier n’est pas très engageant : la couverture est noire et comporte des traces de déchirures. Sur les deux premières pages de garde, deux poèmes (en quatrains et tercets, vers rimés) imprimés sur feuille ont été collés : « A une Normande » et « Vieux logis ». Des hors-textes en quelque sorte.

Couverture du recueil

En première page, (voir photo) figurent auteur, titre, sommaire et la dernière volonté du poète quant à la pérennité de son œuvre : Après mon décès, ce recueil devra être remis à ma nièce : Madame Jules Allain née Yvonne Maillard.

Sommaire : poèmes d’un artisan

L’écriture calligraphiée à la plume (deux tailles : fine et large) et à l’encre violette, le papier vergé à petits carreaux, jauni, mais d’excellente qualité (toutes les feuilles sont filigranées « H&C », on le voit par transparence sur les pages vierges), ainsi que la présentation soigneuse du sommaire en première page évoque les cahiers des écoliers de l’ancienne école, celle de la IIIe République.

Impatient, curieux de mieux connaître le poète, je feuillette rapidement l’ouvrage pour m’arrêter à la page-titre de la troisième partie. Au verso, bien au centre, un cadre-souvenir a été représenté : on peut y voir la photo d’un homme d’une soixantaine d’années, en pied, posant en costume mais sans veston, pantalon noir, chemise blanche à manchette et double boutonnage, nœud papillon. Le cliché a été découpé, collé puis, dans le goût du début du XXe siècle, mis en valeur par un passepartout décoré de rinceaux et d’un trèfle à quatre feuilles porte-bonheur qui surmonte le portrait comme pour placer le poète sous le signe de la chance. Enfin, quatre baguettes, larges traits tirés au pinceau, à l’encre violette, de l’épaisseur d’un carreau exactement, encadrent l’ensemble. Voilà qui donne corps à ce poète, Eugène Levasseur. En vis-à-vis, la lecture du poème sous-titré « Biographie de l’auteur » évoque les principales étapes de sa vie. Poèmes et photos de famille sous serpente alternent ensuite, de page recto en page recto, jusqu’à la fin du recueil.

Eugène Levasseur

Cependant, un détail ne m’a pas échappé. Ce recueil si bien structuré, illustré avec soin par Eugène Levasseur, n’a pas de conclusion. Difficile de concevoir que le poète ne voulut achever son recueil-héritage sans une exhortation finale, une maxime pleine de sagesse ou même quelques vers en guise d’épitaphe… Visiblement, des feuilles manquent alors que ces deux derniers feuillets avaient été ajoutés au cahier : on le voit clairement au niveau de la couture. L’auteur voulut donc poursuivre son œuvre. En outre, les petites taches d’encre visibles au verso du dernier poème, en bas, ne coïncident pas avec le tracé des lettres au recto et on peut lire la lettre « T » majuscule sur la première des minces bandes. Alors ? Que contenaient ces dernières pages si proprement coupées ? Repentir de l’auteur ? Censure familiale posthume ?… Vraiment, j’adore les vieux papiers !

Mais laissons-là mes élucubrations. Chers lecteurs, je vous laisse parcourir « Jours de Mélancolie ». A suivre.

Jours de Mélancolie

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